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La posture du consultant : tenir ses recommandations quand le client ne veut pas les entendre

Pierre Frin Juin 2026 8 min de lecture
POSTURE · CONSULTANT · CRM

Le moment le plus difficile d'une mission n'est pas technique. Ce n'est pas le workflow qui ne tourne pas, ni l'intégration qui refuse de se connecter. C'est le moment où vous savez exactement ce qu'il faut faire, vous l'avez expliqué, documenté, argumenté, et la décision prise en face est l'inverse de votre recommandation.

En 10 ans de missions CRM, Adobe Campaign, Salesforce, Imagino, j'ai vécu cette situation des dizaines de fois. J'ai appris à distinguer deux cas très différents qui ressemblent à la même chose en surface, mais qui appellent des réponses radicalement opposées.

Les deux cas à distinguer absolument

Cas 1, Le client comprend et assume

Il a entendu votre recommandation. Il en comprend les enjeux. Il prend une décision différente pour des raisons légitimes, contrainte budgétaire, délai imposé, priorité politique. C'est son droit absolu.

Cas 2, Le client ne comprend pas

Il n'a pas saisi les enjeux techniques. Il prend une décision par défaut, par habitude, ou parce qu'il fait confiance à quelqu'un d'autre qui ne comprend pas non plus. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est un problème de communication.

La distinction est fondamentale parce que la posture à adopter est radicalement différente dans les deux cas.

Quand le client comprend et décide autrement

Votre rôle s'arrête au conseil. Une fois que vous avez présenté votre recommandation avec ses justifications, ses risques et ses alternatives, vous avez fait votre travail. Si le client décide autrement en connaissance de cause, vous exécutez.

Mais, et c'est non négociable, vous documentez votre recommandation par écrit. Un email de synthèse, une note dans le compte-rendu de réunion, un commentaire dans la documentation du projet. Pas pour vous couvrir juridiquement : pour que tout le monde soit aligné sur ce qui a été décidé et pourquoi.

La phrase à écrire systématiquement : "Suite à notre échange du [date], j'ai préconisé [recommandation] pour les raisons suivantes : [raisons]. Il a été décidé de partir sur [alternative]. Je reste disponible si vous souhaitez revoir ce choix." Sobre, factuel, sans jugement.

Ce que vous ne faites pas : dire "je vous l'avais bien dit" quand les problèmes arrivent. Ce n'est pas votre rôle, et ça ne sert à rien. Votre rôle à ce moment-là est d'aider à corriger, pas de vous justifier.

Quand le client ne comprend pas

C'est le cas le plus difficile à gérer, et celui où la plupart des consultants abandonnent trop vite. On reformule une fois, on essuie un refus, et on baisse les bras. C'est une erreur.

Si votre interlocuteur ne comprend pas votre recommandation, c'est votre problème, pas le sien. Votre mission est de trouver l'angle qui va faire passer le message. Pas de répéter la même explication en plus fort.

Les angles qui fonctionnent

Traduire en impact métier. "Ce workflow va saturer votre base dans 6 mois" ne parle pas à un DSI occupé. "Vos campagnes vont commencer à rater des envois dans 6 mois, et ça coûtera X jours de travail à corriger en urgence", là, ça parle.

Proposer une démonstration concrète. Sur une instance de test, en 30 minutes, vous montrez ce qui se passe si on ne corrige pas le problème. Ce qu'on voit reste infiniment mieux que ce qu'on entend.

Changer d'interlocuteur. Parfois le problème n'est pas la compréhension technique, c'est que vous n'avez pas accès au bon décideur. Demander à presenter votre recommandation à un niveau supplémentaire n'est pas une impolitesse. C'est votre responsabilité professionnelle.

Ce que vous ne faites pas : vous adapter à l'interlocuteur au point de dénaturer votre recommandation. Simplifier le message, oui. Édulcorer les risques pour ne pas faire peur, non. Un consultant qui dit à son client ce qu'il veut entendre n'est plus un consultant, c'est un prestataire complaisant.

La vraie difficulté : rester le professionnel le plus calme dans la pièce

Ce qui épuise dans ces situations, ce n'est pas l'effort intellectuel. C'est la gestion émotionnelle. Quand vous voyez une instance Campaign en production avec des workflows techniques qui envoient des diffusions sans appliquer les typologies, quand vous voyez une architecture Salesforce empilée depuis 5 ans sans documentation, quand vous voyez des décisions prises par des gens qui n'ont jamais ouvert l'interface qu'ils supervisent, la frustration est légitime.

Mais la frustration visible ne sert personne. Elle ferme les portes, elle met votre interlocuteur en position défensive, et elle nuit à votre capacité à faire changer les choses.

La posture à maintenir est celle du médecin qui annonce un diagnostic difficile à un patient qui refuse d'y croire. Il ne hausse pas la voix. Il n'abandonne pas. Il reformule, il apporte des preuves, il laisse du temps. Et quand le patient décide quand même de ne pas suivre l'ordonnance, il le documente et reste disponible pour la suite.

Ce que j'ai appris à faire systématiquement

La question que je me pose à la fin de chaque mission

Est-ce que ce client est dans une meilleure situation qu'au début de ma mission, indépendamment des décisions qu'il a prises en cours de route ?

Si la réponse est oui, même partiellement, même imparfaitement, la mission a eu de la valeur. C'est ça, le critère.

Pas si tout a été fait comme je l'aurais voulu. Pas si toutes mes recommandations ont été suivies. Est-ce que la situation s'est améliorée ? Si oui, j'ai fait mon travail.

Pierre Frin
Consultant CRM indépendant · Certifié Adobe Campaign · Salesforce · Imagino · Fondateur Grokium

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